Réfléchir et évoluer
Apr 14, 2026 2:02 PM

Parcours professionnels : C comme Ce qui compte

Photographie : @Philippe Ibars Une réflexion profonde sur la place du travail dans nos vies : entre déterminismes sociaux, choix personnels et quête de sens, l’auteur explore comment nos trajectoires professionnelles façonnent notre identité sans jamais définir entièrement ce qui compte vraiment.

À travers son travail, on joue et se joue bien plus qu’un rôle : on y cherche un équilibre entre ce qui nous construit, nous questionne et nous permet de nous réinventer, au fil des années. Se pose d'abord la question de ce qui compte : ce qui compte vraiment dans ce que l’on vit, ce qui vaut d’y mettre du temps, de l’énergie, de l’inquiétude
Cette question me semble commune dans le cadre du travail, puisque si les différents aspects d’une vie sont complémentaires, ils entrent en concurrence : c’est ce que me disent beaucoup d’enseignants et surtout d’enseignantes, de directeurs et directrices. Beaucoup se demandant : « Est-ce que je fais le bon choix en m’investissant autant dans mon métier ? » C’est aussi une grande question pour moi. Si je veux tenter de décrire comment je vois les choses s’organiser pour moi, spontanément je dis que le travail est au centre de mon système de vie. A quoi ressemble ce centre, qu’est-ce qui l’y a amené et comment expliquer qu’il y reste ?

L'énigme sociologique

D’abord, il me semble que c’est une série de causes indépendantes de notre volonté qui nous font emprunter tel chemin plutôt que tel autre, des causes liées à nos déterminismes sociaux, à nos histoires familiales, à certains aspects de personnalité peut-être aussi. Je suis originaire d’un village et toutes les fois que j’y retourne, ce qui me saute aux yeux c’est que les personnes restées là-bas me ressemblent sur beaucoup de plans. Simplement à un moment quelque chose s’est différencié entre elles et moi, peut-être d’abord le goût pour l’école et pour le travail en général, plus ou moins renforcé par nos parents respectifs (l’explicable), puis quelque chose d’insaisissable qui m’a fait « oser l’écart » comme le dit François Jullien et sortir de ma trajectoire initiale (l'énigme sociologique).
Nichées dans nos trajectoires sociales, des questions importantes se déroulent, davantage dans le « Comment vivre ? » que dans le « Quoi vivre ? », que l’on soit restés là où l’on est nés, que l’on ait changé de métier ou gardé le même pendant toute sa carrière. Ce qui compte, c'est alors le miroir tendu des vertus que l’on cite parfois, patience, endurance, générosité, tempérance, exemplarité, courage, indulgence. Ce qui reste, c’est peut-être ce que l’on a fait certes, mais surtout comment on l’a fait. Nos trajectoires morales tiennent la main de nos trajectoires sociales.

Au(x) centre(s)

Quelle place du travail dans tout cela ? Ce qui m’apparaît clairement, c’est que le plus important, le plus précieux, ce sont ceux que j’aime ou que j’ai aimés. Je le reconnais à l’idée que je ne peux pas envisager leur perte sans m’en sentir morcelée, voire détruite. Quand je dis que mon métier est un centre, il ne faudrait pas entendre que c’est le plus important, que c’est ce qui me constitue. Puisque mon métier, aussi intéressant soit-il, aussi prenant soit-il, je peux imaginer « son trou dans l’eau se refermer » et autre chose prendre sa place. Un centre. Mais pas le centre.
Je pense aussi comprendre que ce centre n’est toutefois pas séparé de celles et ceux qui compte mais que tout cela travaille ensemble, dans le monde moral, l’identité, l’esprit de recherche. S’ils deviennent des adversaires, c’est sans doute dans le domaine du temps, qui reste à partager pour ne pas avoir, un jour, le sentiment de l’avoir perdu.
Published:
June 29, 2026